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Le Temps du Rêve

Dernière mise à jour : 10 janv.

Une nouvelle année commence, on entend parler de renaissance, pourtant rien ne renaît jamais sous le ciel blanc. Tout le monde s’agite alors que la nature s’est endormie et nous montre qu’il n’y a de passage que celui qui est calendaire.


Dans le silence de l’hiver, il n’y a que la mémoire d’une terre prometteuse, et celle des gens venus y trouver refuge, s’y établir, déposer leurs valises, leurs pensées, leur passé et planter les graines d’un présent hésitant.


Dans le silence de l’hiver, il y a l’inconfortable rencontre avec les parts de moi avec lesquelles j’ai été en guerre, il y a la brutalité de la rétrospective de l’année passée, qui tend à se reposer.


Dans le silence de l’hiver, il y a aussi cet étonnant dialogue avec les mots des autres. Ces dernières années, ceux qui m’ont paru les plus vrais ont toujours trouvé un chemin vers moi quand je me trouvais dans une solitude prolongée, dans un certain silence, entourée de nature, dans l’éclat de l’hiver.



Dans son ouvrage Le Chant des pistes, Bruce Chatwin écrit : « Chaque ancêtre totémique, en voyageant à travers le pays, avait, disait-on, semé une piste de mots et de notes de musiques au long de la ligne de ses empreintes de pas. Les Pistes du Rêve couvraient partout le pays, comme des voies de communication entre les nations les plus distantes. Et, en théorie du moins, la totalité de l’Australie pouvait être lue comme une partition

musicale. »


La culture des Aborigènes d'Australie est fondée entièrement sur la mémoire de l'origine de la vie à une époque mythique désignée par les mots tjukurpa et alcheringa - dans les langues du désert central - et que nous traduisons par le Temps du Rêve.


Selon la croyance aborigène, du Temps du Rêve ont découlé toutes les formes de vie, entremêlées via un grand réseau, et les hommes et les femmes d’aujourd’hui sont en contact avec les Grands Esprits des Ancêtres du Temps du Rêve grâce aux chants, aux contes, aux danses, aux peintures. Mais aussi grâce au « walkabout », le terme anglais donné à cette errance initiatique rituelle de plusieurs mois qui consiste à aller dans le désert rouge australien à la recherche des signes laissés par les ancêtres. Les Pistes du Rêve sont le nom donné à ces déambulations.


En Occident, les traditions, les gestes ancestraux, les chants et les histoires d’autrefois, bien que clés d’une connaissance essentielle à notre futur, se sont perdus. Et à chaque fois que nous avons coupé ces liens, nous nous sommes coupés de nous-mêmes.


Selon la culture aborigène, les chants doivent être continuellement chantés afin de garder la Terre vivante, afin de ne pas se perdre et je crois que l’hiver nous relie au Temps du Rêve pour que l’on puisse, chaque année, retrouver en nous le chemin vers les ancêtres, vers les chants.


Aujourd’hui, je ne crois pas que les résolutions me soient utiles ou me fassent du bien. Tout comme je ne conçois plus les débuts d’année comme des nouveaux départs. Et ainsi disparaît l’élan de s’agiter dans le bruit et la confusion. Car il n’y a pas de mouvement dans le silence de l’hiver. Et le seul murmure que l’on entend est celui des graines ensevelies sous terre.


Dans ma famille, on m’a souvent reproché de ne pas avoir ce côté bon-vivant, un trait apparemment représentatif, que je suis à tous points de vue soulagée de ne jamais avoir développé. Tout d’abord parce que je suis habitée aujourd’hui par le fait que dans l’idée de ce qu’on se fait d’un bon vivant, il n’y a rien qui fasse bien vivre. Ensuite parce que dans mon expérience, la voie du bon vivant est celle qui mène le plus rapidement à celle de l’ogre, qui engloutit le vin, le sang et l’âme des enfants.


J’aime beaucoup trop le silence, les choses qui prennent leur temps, qui durent dans le temps, les gens qui ne s’expriment pleinement qu’à travers leur art et qui le reste du temps se véhiculent discrètement, pour être entourée de bons vivants. J’aime trop la solitude et j’ai trop peu d’amis pour cela.


Je ne ressens pas cet élan de célébrer alors que nous ne commençons rien d’autre qu’une année calendaire. Mais j’ai envie de m’enfoncer plus profond encore dans cette saison du rêve, ce « walkabout » intérieur, cette invitation à explorer le silence, à ressentir aux côtés des ancêtres l’urgence de retrouver la simplicité des gestes rares et précieux, de faire savoir les savoir-faire, de retrouver le chant des paysans, des artisans, des recettes et des contes d’autrefois, des rivières, des forêts, des montagnes, de la pluie, du soleil, de la terre, de la vie.


Oui, c’est l’hiver que nous accouchons d’une mémoire, devant le feu, que nous offrons notre présence dans le désert de notre conscience. Depuis là, parfois, je suis hantée par le fait que l’écriture se perdra, car contrairement à ce que l’on pense en Europe, elle n’est pas dominante et ne l’a jamais été. Georges Jean écrit dans L’écriture mémoire des hommes :

« Il reste aujourd’hui encore de nombreuses régions du monde où l’on ne connaît pas l’écriture : si les linguistes ont dénombré approximativement trois mille langues distinctes sur la terre, ils s’accordent pour n’en compter qu’à peine plus d’une centaine qui

s’écrivent !».



Il y a des moments où je me vois comme un moine, copiant et copiant quotidiennement ce qu’il voit, enluminant les détails de sa vie. Peut-être qu’un jour quelqu’un se tuera à la tâche en essayant de déchiffrer nos enchaînements de mots comme Champollion devant la Pierre de Rosette. Et qu’y trouvera-t-il ?


Personnellement, j’aimerais que ce soient la description de fragments d’objets ayant appartenu à un être aimé, le récit d’une journée à la rivière en été, l’évocation de la neige par une personne qui en voit pour la première fois, et qu’il se dise que la façon dont on percevait le monde était probablement sculptée dans ces courts instants que l’on empruntait à l’éternité. Et que tous nos plus grands secrets, nos plus beaux chants sacrés se trouvaient dans ces mots simples, maladroitement rapportés.


2 Comments


Cristiana
Cristiana
Jan 10

Oh que j'ai pensé au 7 sœurs en te lisant ! Je te souhaite un excellent Temps du rêve.

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J’y ai pensé très fort aussi en l’écrivant ! J’ai la sensation que ce tome-ci des 7 soeurs a un effet sur moi très décalé d’avec sa lecture et qu’il commence seulement à rejaillir.

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