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Et puis un jour, la vie reprend, tendrement.

Les températures continuent d’augmenter et nous offrent un printemps dans l’hiver. Au japon, il a déjà commencé. Là-bas, le système calendaire traditionnel divise les quatre saisons en vingt-quatre périodes solaires dites sekki, basées sur les mouvements du soleil. Le quatre février est le premier jour de l’année, il ouvre le « Début du printemps ». S’ensuit la saison « Eau de pluie » pendant laquelle « la neige se transforme en eau », puis « Le Réveil des insectes » pendant laquelle « les insectes qui hibernaient sortent de terre », puis « L’Équinoxe », notre printemps à nous, durant lequel « le jour égale la nuit », et ainsi de suite jusqu’au « Grand froid », les derniers jours de l’année, en janvier.

 

J’ai découvert l’existence de ce calendrier en lisant La Péninsule aux vint-quatre saisons, de Mayumi Inaba. Sur la quatrième de couverture, on peut lire :

 

« Dans un paysage de mer et de falaises d'une beauté paisible, bien loin de Tôkyô, une femme en désaccord avec le monde entreprend la redécouverte d'elle-même et passe des jours heureux d'une grande douceur. En compagnie de son chat, elle fera durant douze mois l'apprentissage des vingt-quatre saisons d'une année japonaise. À la manière d'un jardinier observant scrupuleusement son almanach, elle se laisse purifier par le vent, prépare des confitures de fraises des bois, compose des haïkus dans l'attente des lucioles de l'été, sillonne la forêt, attentive aux présences invisibles, et regarde la neige danser.Dans ce hameau au bord du monde, l'entraide entre voisins prend toute sa valeur, les brassées de pousses de bambou déposées devant sa porte au moment de la récolte, et les visites chaleureuses à l'atelier du miel de son amie Kayoko. Vingt-quatre saisons, c'est le temps qu'il faut pour une renaissance, pour laisser se déployer un sensuel amour de la vie. »



Je suis de plus en plus convaincue que les femmes, pour renaître, ressentent ce besoin instinctif de partir à la rencontre de la nature et d’aller accoucher d’elles-mêmes dans l’océan, dans la montagne, dans la forêt. Pour réapprendre à vivre au rythme des saisons, et réapparaître avec une compréhension différente du monde, de sa nature cyclique, d’elles-mêmes.

 

Le calendrier japonais est celui qui s’accorde le plus avec ma façon de percevoir le rythme de la vie. C’est le plus adapté à la lenteur dans laquelle on peut percevoir les changements subtils. C’est un calendrier pour renaître, pour guérir, en s’installant dans la contemplation.

 

Il y a maintenant bientôt sept ans de cela, je suis allée accoucher de moi-même dans l’océan, mais c’est au pied des montagnes, sur la terre ferme, que j’ai choisi de m’installer. Quand j’ai décidé qu’il était temps de réapprendre à marcher.

 

Certains jours, j’oublie parfois que je suis en rééducation après un accident de la vie. J’oublie qu’il faut du temps au corps pour guérir, qu’il faut du temps pour oublier la sensation d’étranglement en respirant, qu’il faut du temps pour ne plus sursauter quand quelqu’un vous touche le bras, qu’il faut du temps pour retrouver la mobilité d’un coude désaxé, qu’il faut du temps pour accepter un corps dont on a été dépossédé, qu’il faut du temps au système nerveux pour se réguler, qu’il faut du temps pour ne plus trembler quand quelqu’un vient de vous bousculer, qu’il faut du temps pour ne plus avoir peur de tomber.

 

À l’équitation, j’apprends qu’il faut s’abandonner au mouvement, que c’est quand on lui résiste que la chute arrive, mais peut-être est-elle nécessaire parfois pour le comprendre et  ajuster sa posture face au monde, en faisant confiance à ceux qui sont là pour nous aider. Quand ma tête n’en fait pas qu’à la sienne et que je me laisse guider par les instructions de Florie, mon corps s’accorde enfin avec la vitesse du galop. Alors mes épaules se redressent et mes hanches s’assouplissent, et j’entre dans la danse du monde, j’accepte enfin de tourner avec lui.

 


Quand on est occupé à survivre, la tête veut toujours clôturer des espaces qui n’ont pas encore à l’être. Mais rien ne peut vraiment nous protéger de la vie et de ses expériences. Ce que l’on peut déterminer, en revanche, c’est la façon dont nous pouvons les expérimenter, nos intentions par rapport à elles.

 

Alors que j’entre à nouveau dans la vie, je me souviens qu’il faut du temps pour réapprendre à marcher, mais aussi beaucoup de rires et beaucoup de larmes, et un cercle proche avec lequel les partager.

 

Mon désir de solitude et de silence a fondu avec l’hiver. Presque deux mois après la date de mon anniversaire, j’ai décidé de le célébrer. Hasard du calendrier, le jour sélectionné est le dix février. Une nouvelle année qui commence sous le signe du dragon de bois : le nouvel an chinois. Ça y est, le renouveau est là.

 

J’ai dessiné le programme de cette journée comme je le fais pour mes retraites ou mes ateliers. Pourquoi ne pas s’offrir les mêmes espaces que nous ouvrons aux autres ?

 

J’ai préparé des petites pochettes rouges et or pour mes invités. Pour les remercier de cheminer à mes côtés, d’être là, alors que je réapprends à mettre un pied devant l’autre et que je tombe encore parfois. Pour les remercier de m’offrir ce qu’il y a de plus précieux à mes yeux : leur présence.



Ce que j’aime dans l’âme des grands blessés, c’est l’intensité dans la profondeur comme dans la légèreté.

 

Les actes de ce qui s’est un jour apparenté à ma famille, leur trahison, leur abandon et leur rejet se sont envolés dans les vibrations d’un bain sonore envoûtant, les visages de ceux qui aident les ogres à chasser les femmes et les enfants se sont désintégrés dans les échanges d’un déjeuner hilarant, le souvenir des hommes qui se taisent et des femmes qui meurent de cancers longs - fruit d’une colère qui n’a jamais dit son nom – a disparu dans ce moment suspendu autour d’une infusion, l’ombre de ce grand-oncle dévoreur d’âmes, assis impunément à la table de Noël, s’en est allée dans l’amour invincible d’une famille nouvelle, et  l’histoire de ceux qui encouragent le danger, excluant celles qui osent lui échapper, cette histoire qui se répétait a enfin pris fin dans la forêt, sur ses chemins, entourée de ces femmes guérisseuses, de ces sœurs merveilleuses, avec lesquelles partager une parole, un chant, des mouvements, dans toute la force de la vulnérabilité enveloppée.

 

Là, dans ce cercle, je me suis sentie protégée. J’ai encore peur des choses que me réserve la vie, j’ai peur parfois de dire qui je suis, j’ai peur de déguiser les miennes, j’ai peur du bruit. Mais je n’ai plus peur d’eux, ni de lui.

 

Je suis la douceur de ce village qui m’entoure, celle qui se lit sur leurs visages sans atour, je suis la force des montagnes et la chaleur de la terre, je suis le mouvement des rivières, je suis leurs rires, je suis leurs larmes, je suis la lumière de toutes ces âmes. Margaux, Pacco, Malissa, Yann, Dara, Mayana, Luna, Julie-Eva.

 

Certains jours, le temps s’arrête. Et ne reste que le souvenir d’un rire empli d’avenir.

 

Et puis un jour, la vie reprend, tendrement. Avec l'arrivée du printemps.

 

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