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Danser sous la pleine lune


Il y a des réveils où je me sens parfois en phase avec le monde. Où je me sens en accord avec ma présence, en pleine responsabilité de qui je suis. Ce matin en fait partie. La nature juste avant que le jour se lève est tellement sereine, comme nous devrions l’être nous-mêmes, quand nous traversons l’obscurité, avec cette sérénité de savoir que le jour finit toujours par arriver.



Il y a des réveils où je sens que mes plaies se referment, où je sens un répit. Je me souviens alors que je ne suis ni mes pensées, ni mes émotions, seulement un être venant faire l’expérience de les ressentir. Ce sont ces jours où la fuite peut prendre fin, où mes masques peuvent tomber ; je les quitte comme de vieux amis qui m’auraient permis de m’aventurer dans la vie courageusement.

Ces dernières années sur la route m’ont enseigné le fait que tout comme la nature, nous connaissons nous aussi des cycles, plus ou moins longs, et qu’il y a des endroits comme des personnes qui ne les supportent pas. C’est difficile d’embrasser sa propre cyclicité quand on a oublié la langue la plus importante, celle de la nature vivante. Cette langue-là ne s’apprend pas. Elle appartient à une mémoire qui nous précède et qui nous survivra. Elle attend patiemment au plus profond de notre être, dans le silence, de reprendre vie au contact des fleurs ou de la rosée.


Il existe une connaissance approfondie de la nature cyclique de la femme. Une sagesse ancestrale prenant sa source dans la compréhension de ce cycle afin de danser harmonieusement avec ses enseignements non pas seulement à l’intérieur de soi, mais en les faisant rayonner dans la vie quotidienne. Cette sagesse a survécu au travers de la mythologie, des légendes, des contes et semble désormais se réveiller, réintégrer doucement la conscience des femmes et se transmettre à nouveau.


Quatre phases rythment le cycle féminin et chacune d’entre elles est reliée aux saisons. Être traversée chaque mois des énergies du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver n’a pas été facile à accepter. Mais quand on s’en remet au corps, quand on s’en remet pleinement à lui, que l’on entend ce qu’il a à nous dire, alors on peut les ressentir.


Dans la philosophie chinoise du tao, tout ce qui existe est régi par deux principes complémentaires et opposés, en interaction permanente et dont l’équilibre produit la vie : le Yin et le Yang. Ainsi, le Yin représente le principe féminin auquel sont associés notamment l’obscurité, l’intériorité, la réceptivité et la lune tandis que le Yang représente le principe masculin, auquel sont associés entre autres la lumière, l’extériorité, l’activité et le soleil.


J’ai rencontré des femmes dont les cycles étaient plus ou moins intenses en fonction des mouvements lunaires. Je m’aperçois que je ne suis pas la seule à danser douze fois par an, pas toujours élégamment, de mon intériorité vers mon extériorité. Car c’est bien d’une danse dont il s’agit, une danse organique, hormonale, primitive autant qu’élégante, douce, harmonieuse. Chaque femme a sa propre danse, qui évolue au fil du temps, à mesure que la connaissance de son cycle s’approfondit. Ce n’est pas au moment où ce cycle s’est présenté à moi biologiquement que je me suis sentie femme, mais bien quand je suis entrée dans son expérimentation, quand j’ai enfin accepté de danser d’une phase à l’autre, guidée par leurs rythmes propres. Trente ans plus tard.


Paradoxalement, je n’ai plus dansé littéralement depuis l’âge de dix-huit ans, alors que la danse a accompagné toute mon enfance et toute mon adolescence. J’ai grandi avec elle, mon corps en est imprégné, chacun de mes membres a été façonné par elle, puisque j’ai appris à danser dès que j’ai su marcher. C’est lorsqu’il m’est devenu insupportable de vivre dans mon corps, lorsqu’il a fallu en sortir, couper tout contact avec lui que j’ai arrêté la danse.


On pense à tort que dans le silence, les choses non convoquées tendent à disparaître. Mais elles sont là, à l’intérieur, et se reposent jusqu’au jour où la vie s’organise pour que vous partagiez la vôtre avec une danseuse. Dara enseigne la danse intuitive, le plus souvent en pleine nature. Ce matin, c’est sur la plage, devant l’océan, sous la pleine lune qui pousse les eaux intérieures à se retirer, pour laisser se découvrir les profondeurs avant le grand nettoyage, avant que l’eau ne remonte pour tout purifier.



Je crois que cette danse interne avec ma cyclicité demandait à se matérialiser. C’est difficile d’expliquer le lien qui revient instantanément, c’est comme si de cette union du corps et de l’âme, le mouvement pouvait naître, et en naissant, comme s’il accompagnait la rotation de la terre, l’attraction de la lune et la force des marées. Sur cette plage, j’ai pleuré en tournant au contact des éléments.


Vingt ans se sont écoulés depuis mes derniers pas chassés, mais le corps se souvient. Dara dit que le corps, en dansant, intègre les mouvements et les archive. Et les mouvements ne sont que notre façon d’être au monde. La voix du corps. En libérant le mien d’une lourde armure rouillée, je suis entrée dans ma féminité.


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