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Carnets

J’aime me réveiller avant le lever du soleil car j’ai du mal à supporter la sensation d’être en retard de vivre. Très tôt, la lumière se faufile à travers les fenêtres de la salle de bains et vient se refléter sur le mur blanc à côté de mon lit. Je fais le tour de la maison, je veux saisir chaque nuance, chaque couleur aux différents moments du jour.


Dans cette maison protégée au pied de cette montagne qui m’entoure de ses bras immobiles, les jours s’écoulent et je me regarde cheminer, revenir dans mon corps, et danser et chanter. Ici, à l’abri, dans ce monde infini et clos, je découvre en moi de nouveaux espaces. C’est à chaque fois cela quand j’arrive dans un nouvel endroit, tout se relâche, les émotions coincées s’en vont pour de bon et tout mon être travaille en profondeur. Et quand ce qui reste trouve enfin une place, il me semble que le monde a changé.


Où que je regarde, les montagnes se dressent et je ne vois pas ce qu’il y a au-delà, rien ne bouge ici-bas, à part moi-même, le soleil, les nuages, les animaux. Dès le matin, je vais voir le soleil se poser sur les sommets. Je me laisse caresser par le vent et par le temps, qui est devenu une apparente succession d’instants présents. Je me dis que puisqu’on ne le perçoit jamais de la même façon, il n’existe peut-être que dans notre expérience de conscience.


J’aime parfois commencer ma journée en ouvrant un livre au hasard, avec des mots qui vont la guider. Je considère les livres comme des agrégats de détails biographiques, des fragments éclatés de la vie de ceux qui les écrivent, qu’on ne peut jamais tout à fait reconstituer. Lire c’est finalement, comme l’affirmait Descartes « une conversation avec les plus honnêtes gens qui en ont été les auteurs » et j’aime me lancer dans le jour en conversant avec les plus honnêtes gens.


Ce matin, c’est Borges et son Oro de los tigres :


« Con los años fueron dejándome Los otros hermosos colores Y ahora sólo me quedan La vaga luz, la inextricable sombra Y el oro del principio. Année après année je perdis les autres couleurs et leurs beautés, et maintenant me reste seul, avec la clarté vague et l’ombre inextricable, l’or du commencement. »

Ce matin, c’est une jolie conversation sur la lumière rasante qui embrasse les collines, sur cet or abondant aux mille et un reflets qui fait sécher les larmes et les blés et amène ce vent chaud de début d’automne avec lequel les draps se débattent.


C’est se laisser essorer pour finalement s’abandonner à ce vent doux, et s’endormir, l’odeur du soleil dans les draps. Le pays basque est une terre mère qui vous enveloppe, c’est une terre d’accueil pour les sans-familles, pour les sans-patries.


Je note les lignes qui résonnent dans un carnet. En faisant cela, leur lecture en est toujours différente. Surtout, comme l’écrit Clarissa Pinkola Estés dans son inestimable Femmes qui courent avec les loups « Parfois, un mot, une phrase, un poème ou une histoire sont si riches d’évocation, si justes, qu’ils nous rappellent, du moins un bref instant, de quoi nous sommes faits et où se trouve notre vraie demeure. », et en les recopiant, je peux prolonger ce bref instant.


J’ai des dizaines de carnets. J’aime consigner mes pensées, mes poèmes, mes humeurs, mes rêves, mes lectures, les phrases que j’entends et qui me touchent, l’effet des cycles lunaires sur les miens, les noms des fleurs, les mots nouveaux d’une nouvelle langue, mes rêveries, et tout cela dans un carnet dédié à chaque fois.



J’aime l’idée que le carnet et le livre aient exactement la même forme. Une forme que l’on peut considérer comme s’approchant d’une certaine perfection, ou du moins, d’une parfaite ergonomie, puisqu’elle reste inchangée depuis le passage du Volumen, rouleau de papyrus, au Codex, la forme que l’on connaît aujourd’hui. Je ne sais pas s’il y d’autres objets que l’on utilise encore qui n’ont pas changé de forme depuis plus de quinze siècles. Mais je trouve cela particulièrement émouvant.


Certains jours cependant, j’aime écrire sans laisser de traces. Tracer des mots sur des feuilles volantes, puis les oublier. J’aime délaisser le confort des carnets pour retrouver ce terrain vague qu’est la feuille volante. La laisser me guider, m’émerveiller, m’émouvoir. Et ainsi, ne pas s’attacher aux mots, ne pas se laisser séduire par la forme, mais simplement être dans l’acte d’écrire, y être pleinement, ne pas se relire. Raturer, écrire vite, s’arrêter, reprendre. Un mot vient en majuscules, et là une phrase interminable. Jeter la feuille, en prendre une autre, recommencer, avec humilité. Retrouver la joie, la présence d’écrire, pour soi, pour rien.


Il me semble que lorsque j’écris ainsi, je retrouve l’énergie pure de l’écriture, l’énergie sacrée qui vient s’incarner sur le papier, sans aucun autre but que celui d’exister. Écrire n’a pas forcément de but. Ni de forme prédéfinie. Écrire c’est parfois se laisser traverser par le silence, pénétrer, posséder par lui. Jusqu’à simplement saisir un bruit, une odeur, une vision et tenter de suspendre le temps sur une sensation, une émotion.


Et dans ce silence, il y a des jours où le monde est plus beau que ce qu’on croit. Il y a des matins plus tranquilles et plus sereins. Ces jours-là, le soleil disparait très vite derrière les montagnes. Là il n’y a plus rien, tout s’en va avec lui. Car c’était il y a longtemps déjà, le temps du jour. C’était il y a une vie que le soleil se levait de l’autre côté de la montagne.

댓글 2개


Cristiana
Cristiana
2023년 10월 08일

" La vie est un cadeau dont je défais les ficelles chaque matin au réveil" Bobin ♡

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Anaïs Vanel
Anaïs Vanel
2023년 10월 08일
답글 상대:

Je la note dans mon carnet de citations !

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