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Éloge du vide


Il n’y a personne sur les sentiers. Les températures ont chuté, n’encourageant pas l’ascension des sommets. Ce sont mes conditions préférées pour aller marcher. En hiver, j’aime le froid qui pique les joues, la buée qui sort de la bouche et rend visible la respiration, j’aime être emmitouflée de la tête aux pieds. J’aime sentir mon corps se réchauffer dans l’effort. Chercher de l’inspiration là où les montagnes s’élèvent. En hiver, on ne voit qu’elles, ancrées au plus profond de la terre. En hiver, on dirait qu’elles s’élèvent plus haut encore, peut-être à cause de ce manteau blanc qu’elles revêtent élégamment. C’est là que la poésie des sommets peut être contée.



Les rivières s’animent, vivantes, chantantes, et la cascade où j’aime aller me recueillir resplendit de cette beauté nue du silence de la saison froide. La lune recommence un périple invisible et sourd et comme elle nous entamons le tour de nous-mêmes, rencontrant le vide.


Le vide n’est jamais loué. Le vide nous fait perdre la tête et nous fait perdre pied. Il fait apparaître la torture des regrets, la violence de la colère, l’amertume de la rancœur, la douleur de la tristesse. Comment s’y abandonner sans entrer dans une longue bataille – qui sera perdue d’avance – alors que rien ne nous encourage à le faire ?


Dans le vide, la montagne est un repère et les rivières l’énergie continuelle de la vie qui s’écoule, le lien qui nous relie à elle. Alors le vide cesse peu à peu d’être inconfortable, car la pensée cesse de s’accrocher à la logique, elle cesse de suivre des routes linéaires. Bientôt, il n’y a plus de pensée.


Il n’y a que le chant de l’eau, la rigueur du froid sec de l’hiver, la légèreté des oiseaux, l’argile éternelle, la neige éphémère.


Il y a la flamme invisible mais présente. Tout comme l’allumette n’est qu’un petit bâton de bois, mais qui contient une flamme se matérialisant au contact d’une surface rugueuse. Nous sommes à l’image de cette allumette et le vide est cette surface rugueuse à laquelle il nous faut nous frotter pour que je surgisse cette flamme qui viendra brûler les regrets, la colère, la rancœur, la tristesse.



Le feu permet de tout alchimiser et quand la flamme intérieure a tout brûlé, bientôt le vide cesse d’être une souffrance et devient délivrance. C’est depuis cet espace que nous comprenons que le vide n’est pas à faire mais bien à être. Qu’il nous faut l’accueillir lorsqu’il s’impose à nous. Le laisser nous traverser. Être le vide.


La rencontre avec le vide est une indication que quelque chose doit être vu et libéré. Il vient nous montrer ce qui n’est plus à sa place, ce qui n’est plus vrai. Il nous rappelle que nos croyances tout comme nos émotions sont des passagers qui viennent nous visiter, et qu’il ne faut pas trop longtemps s’y accrocher.


Dans le silence dans lequel je suis plongée depuis deux semaines maintenant, je prends conscience que mon expérience du vide a changé. Que le vide n’est pas fait pour être rempli. Que le vide est tout. Que le chemin qui y mène est presque tout le temps hasardeux et tortueux. Que le vide vient toujours nous trouver quand nous sommes plein. De larmes, d’angoisses, d’anxiété, de peurs, de certitudes, d’arrogance, d’habitudes. Qu’il nous en débarrasse jusqu’à ce que nous soyons étourdi de vide.


J’arrive sur le plateau où se dresse la croix, face à la Rhune. En la contemplant, je comprends pourquoi certaines civilisations considèrent les montagnes comme des divinités qui soutiennent le monde, pourquoi on y a construit des temples, pourquoi c’est là que l’homme cherche le divin, pourquoi c’est là qu’il se révèle à l’homme.


La montagne est sans doute ce qui se rapproche le plus de la manifestation physique du vide : on ne peut s’y plonger sans rencontrer de terribles difficultés, mais on en repart toujours libéré, purifié, plein de la simplicité, de l’évidence du sacré.


La rationalité de notre époque a remplacé les anciennes divinités, les montagnes sacrées ont été profanées et le vide évité. Mais il reste des terres qui y échappent. Ici, on dirait que la Rhune unit la puissance du monde souterrain, céleste et humain pour donner la force à toute la terre de résister. Elle est à mes yeux ce que certaines civilisations appellent un axe-monde.


Je n’aime pas l’esthétique d’aujourd’hui où tout se ressemble, mêmes les emprunts d’hier. Le monde qui s’uniformise me fait peur ainsi que la disparition des cultures, des langues, des savoir-faire, le recul de la nature, le détachement de la simplicité. Ici, il n’y a rien de commun avec le reste du monde. Pas même la langue. Ici, les montagnes sont encore protégées, de même que les traditions, les légendes, et la rencontre avec le vide, en suivant le GR10, en s’allongeant au beau milieu d’un pré, en écoutant l’eau dévaler, se frayer un chemin à travers les rochers.


Est-on plus sensible, plus réceptif, plus attaché à la saison pendant laquelle on est né ? Parfois c’est comme si j’habitais l’hiver, comme si j’entendais l’hiver, comme si je comprenais l’hiver, comme si j’étais l’hiver.


En redescendant jusqu’à la cascade, j’ai croisé un jeune homme qui courait. Ici les gens ont la minéralité de ce pays inscrit sur leur visage.


Le maître zen Thich Nhat Hanh a écrit en 2013 Dix lettres d’amour à la Terre, et j’ai trouvé l’idée si belle, si simple, si évidente. Trop belle, trop simple, trop évidente pour que nous nous prêtions naturellement à l’exercice, pour que nous soyons ne serait-ce que traversé par l’idée, hantés que nous sommes par le cynisme de notre époque.


Dans la première lettre, Thich Nhat Hanh écrit :


« Chère Terre Mère,

(…)

Tu es la mère de tous les êtres. Je te nomme avec ce terme anthropocentrique qu’est le mot « Mère », mais je sais que ta nature maternelle est plus vaste et plus ancienne que l’humanité.

(…)

Chère Mère, où qu’il y ait de la terre, de l’eau, de la roche ou de l’air, tu es là, me nourrissant et me donnant la vie.

(…)

Chère Mère, je fais le vœu de m’éveiller au miracle de la vie. »


Il nous faut rencontrer le vide. Et puis écrire des lettres d’amour aux rivières, aux montagnes, aux oiseaux.


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